lu dans Paix liturgique no 158
Mgr Malcom Ranjith nous
éclaire sur les formes nécessaires d'adoration et de respect de la présence
réelle dans l'Eucharistie Nous reproduisons ci-après l'introduction rédigée par
Mgr Malcom Ranjith de l'ouvrage Dominus Est, Pour comprendre le rite de
communion pratiqué par Benoît XVI de Mgr Athanasius Schneider, publié au
éditions Tempora.
Dans le livre de l’Apocalypse,
saint Jean raconte qu’après avoir vu et entendu ce qui lui avait été révélé, il
s’était lui-même prosterné en adoration, au pied de l’ange de Dieu (cf. Ap 22,
8). Se prosterner ou se mettre à genoux, devant la majesté de la présence de
Dieu, en une adoration humble, était déjà une habitude de respect que le peuple
d’Israël manifestait en la présence du Seigneur.
Il est dit au Premier livre
des Rois : « Quand Salomon eut achevé d’adresser au Seigneur cette prière et
cette supplication, il se releva de devant l’autel du Seigneur, où il était
agenouillé, les mains étendues vers le ciel, et s’étant mis debout, il bénit
toute l’assemblée d’Israël » (1 R 8, 54-55). La position de supplication du roi
est claire : il était à genoux devant l’autel. La même tradition est également
visible dans le Nouveau Testament quand nous voyons Pierre se mettre à genoux
devant Jésus (cf. Lc 5, 8), Jaïre lui demander de guérir sa fille (Lc 8, 41),
le Samaritain revenir le remercier ou Marie, la sœur de Lazare, demander la vie
de son frère (Jn 11, 32).
C’est la même attitude de
prosternation devant la stupeur que provoque la présence ou la révélation
divine que l’on remarque généralement dans le livre de l’Apocalypse (Ap 5, 8,
14 et 19, 4).
À cette tradition était étroitement
liée la conviction que le Temple Saint de Jérusalem était la demeure de Dieu,
et que, par conséquent, il fallait y disposer tout le corps dans une attitude
exprimant un sentiment profond d’humilité et de respect à l’égard du Seigneur
présent. Même dans l’Église, la conviction profonde que, dans les espèces
eucharistiques, le Seigneur est vraiment et réellement présent ainsi que la
pratique croissante de conserver la Sainte Communion dans les tabernacles, ont
contribué à l’habitude de s’agenouiller dans une attitude d’humble adoration du
Seigneur, présent dans l’Eucharistie. De fait, en ce qui concerne la présence
réelle du Christ dans les espèces eucharistiques, le Concile de Trente déclare
: in almo sanctae Eucharistiae sacramento post panis et uini consecrationem
Dominum nostrum Iesum Christum uerum Deum atque hominem uere, realiter ac
substantialiter sub specie illarum rerum sensibilium contineri, « dans le
vénérable sacrement de la sainte Eucharistie, après la consécration du pain et
du vin, notre Seigneur Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, est vraiment,
réellement et substantiellement contenu sous l’apparence de ces réalités
sensibles »(DS 1651).
Par ailleurs, saint Thomas
d’Aquin avait déjà défini l’Eucharistie /latens Deitas (Saint Thomas d’Aquin, Hymne
Adoro Te devote). La foi dans la présence réelle du Christ sous les espèces
eucharistiques appartenait déjà alors à l’essence de la foi de l’Église
catholique et faisait partie intégrante de l’identité catholique. Il était
clair qu’on ne pouvait édifier l’Église si une telle foi venait à peine à être
ébranlée. Donc, l’Eucharistie, pain transsubstantié en Corps du Christ et vin
en Sang du Christ, Dieu parmi nous, devait être accueillie avec émerveillement,
avec le plus grand respect et dans une attitude d’humble adoration.
Le Pape Benoît XVI, en se
référant aux paroles de saint Augustin, nemo autem illam carnem manducat, nisi
prius adorauerit; peccemus non adorando, « que personne ne mange cette chair
sans d’abord l’adorer ; nous pécherions si nous ne l’adorions pas » (Enarrationes
in Psalmos 98, 9 ; CCL 39, 1385), souligne le fait que « recevoir l’Eucharistie
signifie se mettre en attitude d’adoration envers Celui que nous recevons. […]
Ce n’est que dans l’adoration que peut mûrir un accueil profond et vrai » (Sacramentum
Caritatis 66).
Selon cette tradition, il est
évident qu’adopter des gestes et des attitudes du corps et de l’esprit qui
facilitent le silence, le recueillement, l’humble acceptation de notre pauvreté
face à la grandeur infinie et à la sainteté de Celui qui vient à notre
rencontre sous les espèces eucharistiques, devenait cohérent et indispensable.
La meilleure façon d’exprimer notre sentiment de révérence à l’égard du
Seigneur-Eucharistie était de suivre l’exemple de Pierre qui, comme nous dit
l’Évangile, se jeta à genoux devant le Seigneur en lui disant : « Seigneur,
éloigne-toi de moi, car je suis un pécheur » (Lc 5, 8).
Aujourd’hui, comme nous le
voyons dans certaines églises, une telle pratique est tombée toujours plus en
désuétude, et les responsables, non seulement exigent que les fidèles reçoivent
la Sainte Eucharistie debout, mais ont même été jusqu’à supprimer les
agenouilloirs, obligeant les fidèles à s’asseoir ou à se tenir debout, même
durant l’élévation des Espèces eucharistiques présentées pour être adorées. Le
comble est de constater que de telles mesures ont été prises dans les diocèses,
par les responsables de la liturgie, ou dans les églises, par les curés, sans
même consulter le moins du monde les fidèles, alors qu’aujourd’hui, plus que
jamais, on parle dans de nombreux milieux de démocratie dans l’Église.
Dans le même temps, il faut
reconnaître, au sujet de la communion dans la main, que cette pratique a été
introduite de manière abusive et à la hâte dans certains milieux de l’Église
juste après le Concile, changeant la coutume séculaire qui avait précédé pour
devenir désormais la pratique régulière dans toute l’Église. On a justifié un
tel changement en affirmant qu’il reflétait mieux l’Évangile ou l’antique
pratique de l’Église. Il est vrai que si l’on peut recevoir sur la langue, l’on
peut aussi recevoir sur la main, ces deux organes du corps étant d’une égale
dignité. Certains, pour justifier cette pratique, font référence aux paroles de
Jésus : « Prenez et mangez » (Mc 14, 22 ; Mt 26, 26).
Quelles que soient les raisons
favorables à cette pratique, nous ne pouvons ignorer ce qui se passe au niveau
mondial, quand une telle pratique vient à se réaliser. Ce geste contribue à un
affaiblissement graduel et croissant de l’attitude de respect envers les
saintes Espèces eucharistiques. À l’inverse, la pratique précédente avait mieux
préservé ce sentiment de vénération. Au lieu de cela, se sont glissés un manque
alarmant de recueillement et un esprit de générale insouciance. Il arrive
désormais de voir des personnes ayant communié qui retournent à leur place
comme si rien d’extraordinaire ne s’était produit. Dans la grande majorité, ce
sont les enfants et les adolescents qui sont distraits. Dans de nombreux cas,
on ne remarque pas ce sens de gravité et ce silence intérieur qui doivent être
les signes de la présence de Dieu dans l’âme. Et puis il y a toutes sortes
d’abus : ceux qui emportent les saintes espèces pour les garder comme souvenirs
; ceux qui les vendent, ou pire encore, ceux qui les emmènent afin de les
profaner dans des rites sataniques. On a pu faire le constat de telles
situations : jusque dans les grandes concélébrations, même à Rome, on a pu
trouver à plusieurs reprises les Saintes Espèces jetées par terre. Cette
situation nous amène à réfléchir non seulement sur cette grave perte de la foi,
mais aussi sur ces outrages et offenses faites au Seigneur, Lui qui daigne
venir à notre rencontre en voulant nous rendre semblables à Lui, afin que se
reflète en nous la sainteté de Dieu. Le Pape parle de la nécessité non
seulement de comprendre le sens véritable et profond de l’Eucharistie, mais
aussi de la célébrer avec dignité et respect. Il dit que nous devons être
conscients « de l’importance des gestes et des postures, comme le fait de
s’agenouiller pendant les moments centraux de la prière eucharistique » (Sacramentum
Caritatis, 65). De plus, en parlant de la réception de la Sainte Communion, il
invite tout le monde à « faire [son] possible pour que le geste, dans sa
simplicité, corresponde à sa valeur de rencontre personnelle avec le Seigneur
Jésus dans le Sacrement » (Sacramentum Caritatis, 50).
Dans cette perspective, il
faut apprécier le petit livre écrit par S. E.
Mgr Athanasius Schneider,
évêque auxiliaire de Karaganda, au Kazakhstan, dont le titre Dominus est est
tout à fait significatif. Ce livret veut apporter sa contribution dans la
discussion actuelle sur l’Eucharistie, comme présence réelle et substantielle
du Christ dans les espèces consacrées du pain et du vin. Il est à noter que Mgr
Schneider commence sa présentation par une note personnelle qui rappelle la
profonde foi eucharistique de sa mère et de deux autres femmes, foi conservée
au milieu de tant de souffrances et de sacrifices, que la petite communauté
catholique de ce pays a supportés durant les années de persécution soviétique.
En partant de sa propre expérience qui a éveillé en lui une grande foi, de
l’émerveillement et de la dévotion à l’égard du Seigneur présent dans
l’Eucharistie, il nous présente un excursus historico-théologique qui explique
bien comment la pratique de recevoir la Sainte Communion dans la bouche et à
genoux a été accueillie et pratiquée dans l’Église durant de nombreux siècles.
Aujourd’hui, je crois que le moment est arrivé de bien évaluer cette pratique,
de revoir et, si nécessaire, d’abandonner la pratique actuelle qui, en réalité,
ne se trouve indiquée ni dans Sacrosanctum Concilium lui-même, ni par les Pères
Conciliaires, mais qui fut acceptée après avoir été introduite abusivement dans
certains pays. Aujourd’hui plus que
jamais, il est nécessaire d’aider les fidèles à retrouver une foi vive en la
présence réelle du Christ dans les espèces eucharistiques, dans le but de
renforcer la vie même de l’Église et de la préserver au milieu des dangereuses
déviations de la foi que de telles situations continuent à provoquer. Les
raisons d’une telle orientation ne doivent pas être tant théoriques que
pastorales – autant spirituelles que liturgiques : elles doivent contribuer à
une meilleure édification de la foi. En ce sens, Mgr Schneider fait preuve d’un
courage louable parce qu’il a su saisir la vraie signification de la parole de
saint Paul : « Que tout se passe de manière à édifier » (1 Co 14, 26).
Malcolm Ranjith
Évêque Secrétaire de la
Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements
Réflexions de Paix Liturgique
1 - Mgr Ranjith n'est pas
n'importe qui dans l'Eglise. Il n'est ni un vieillard resté attaché à des
croyances du passé, ni un électron libre incontrôlable, ni un nostalgique de
vieilles valeurs occidentales. Mgr Ranjith est un proche collaborateur et un
ami du Pape. Il a 61 ans, évêque du Sri Lanka, ancien nonce apostolique en
Indonésie, il est aujourd'hui Archevêque Secrétaire de la Congrégation pour le
Culte Divin et la Discipline des Sacrements. Les fonctions qu'il occupe au
Vatican donnent à ses paroles d'autant plus d'importance qu'elles ne font pas qu'exprimer
ses opinions personnelles mais résument tout au contraire ce que le Pape entend
rappeler à l'ensemble de l'Eglise universelle en la matière.