Claude Gourre, Michel Debatisse ou la révolution paysanne,
DDB, Paris 2008,
isbn 9782220058986,
262p,
prix : 20 euros.
en vente sur notre site (rubrique Lectures proposées)
Le livre intéressera toute personne désireuse de connaître l’activité sociale et politique de certains courants catholiques du 20e siècle.
M. Debatisse, militant de la jeunesse catholique agricole (JAC), puis de certaines organisations professionnelles, comme la CNJA ou la FNSEA, a puissamment contribué à la révolution agraire des années 1960 et au développement de l’Europe agricole.
Son action est encore aujourd’hui contestée. On doit remarquer que si la transformation radicale de la campagne était nécessaire, elle s’est faite au détriment des petites exploitations agricoles. Favorable à l’exode rural de masse il a contribué à vider nos campagnes, à détruire l’équilibre écologique de celles-ci, à déraciner une partie importante de la population.
Le livre constitue une vaste fresque du monde agricole dans les années qui précèdent et qui suivent la guerre de 40.
Militant convaincu, catholique sincère, il a eu des relations complexes avec les organisations politiques.
Les relations avec l’épiscopat constituent un point intéressant du livre.
Ainsi en 1956, des tensions apparaissent au sein de l’ACJF, qui réunit la JAC à d’autres mouvements de sensibilités chrétiennes, comme la JOC. L’épiscopat, qui avait une conception messianique de la classe ouvrière, tint à marquer ses distances avec la JAC, un groupement qu’il jugeait trop humain, et qui n’enseignait pas suffisamment les vérités chrétiennes.
On ajoutera, en guise de commentaire, que ce livre apporte un éclairage aussi intéressant que troublant sur le rôle des catholiques au XXe siècle qui, lassés de défendre une doctrine en beaucoup de points étrangère à l’idéologie républicaine, et donc fatigués d’être brimés et tenus à l’écart de la vie publique, se mirent à servir un idéal parfois incompatible avec le catholicisme.
Cet idéal révolutionnaire de construction d’une société nouvelle, basée sur l’autonomie radicale de l’homme, s’opposait d’une certaine manière aux mentalités forgées par l’ l’Eglise Catholique pendant des siècles. De la même manière que le pensa Descartes pour refonder les sciences, il était inutile et inefficace de prétendre changer ces mentalités catholiques sans employer de grands moyens ; Descartes, dans le domaine de la connaissance, organisa une mise en doute radicale de toutes les vérités par genre, puis prétendit rebâtir les sciences sur un modèle mathématique et rationaliste ; l’idéologie révolutionnaire se donna pour tâche d’arracher les hommes à leurs attaches charnelles, point d’ancrage naturel de la culture populaire : il fallait les obliger à émigrer loin de leurs terroirs, loin des cimetières où reposaient leurs ancêtres, loin de la réalité naturelle des campagnes, puis les entasser dans des zones périurbaines où le temps se chargerait de les déconditionner par un travail en usine souvent déshumanisant et des loisirs, servant la même cause, imposés par l’éloignement des fêtes traditionnelles et conviviales ; il fallait les obliger à abandonner leur attachement à l’Eglise en leur mettant des espoirs politiques vains en tête, espoirs relayés par des syndicats qui au fond, pour la plupart, partageaient le même projet d’invention d’un homme nouveau, cosmopolite, internationaliste, sans foi, totalement mis à la merci de l’Etat et du capital et sans autre espoir que de pouvoir consommer toujours un peu plus les futilités aliénantes mises à sa disposition par l’industrie de masse gagnée par le fordisme. Car faut-il rappeler, que quoi qu’on veuille nous faire croire, il n’y a de liberté politique que par le recours à une loi non écrite, indiscutable, anhistorique ? une société qui est organisée par des lois qui n’ont d’autre légitimité que d’avoir été votées par un Parlement de plus en plus étranger au peuple, lesquelles lois peuvent changer du tout au tout du jour au lendemain, est une société abandonnée à un pouvoir aussi arbitraire qu’absurde. Débarrassés des conceptions traditionnelles de l’Eglise, les dirigeants du monde nouveau se trouvaient libres d’organiser la société à leur mesure, pour parler comme Protagoras.
Aujourd’hui, Debatisse militerait pour un retour à la terre, car l’heure est à la décentralisation et au repeuplement progressif des campagnes désertées. Est-ce un retour en arrière ? Non, car ce ne sont pas des paysans qui retournent dans les campagnes, mais des bobos formatés par une idéologie mondialiste victorieuse … les arrières petits-enfants reviennent au village après une longue période de reconditionnement qui les rendraient totalement étrangers à leurs aïeux.