Le Grand Silence, cela ne vous étonnera qu’à moitié, ne fait guère de bruit, et encore moins dans le PAF ! Aussi mérite-t-il que l’on en fasse pour lui…
Ce film-documentaire (1) sorti en décembre 2006 nous présente tout simplement la vie des moines de la Grande Chartreuse (fondée en 1084 par saint Bruno) située dans l’écrin somptueux des Alpes du Dauphiné, hauteurs magnifiquement filmées appelant le spectateur dès les premières prises de vue à…une autre Grandeur.
Ses conditions de tournage et de réalisation relèvent de l’exploit et de la patience ! Le projet initial datait de 1984, mais c’est seulement en 1999 que le réalisateur fut contacté par la communauté religieuse pour filmer sa vie quotidienne, et surnaturelle pourrait-on ajouter. C’est donc seul que le réalisateur et cinéaste Philippe Gröning pénétra dans le monastère pour y rester pendant six mois, la caméra sur le dos, en respectant le rythme de vie du lieu.
Sa durée (de deux heures et quarante-deux minutes) ainsi que son absence de dialogues, rappelant en cela certains aspects du cinéma chinois, pourraient dissuader plus d’une personne d’aller le voir. A tort… En effet, à notre effervescence matérielle et bouillonnante, annihilant souvent toute vie intérieure, est proposé un antidote apaisant, limpide et pur, celui de saisir l’Au-delà dans la Beauté éphémère des grâces simples du jour et de la nuit, s’écoulant paisiblement. Ainsi le paysage se décline-t-il à l’infini, au rythme des saisons, depuis les nuages voguant dans le ciel jusqu’aux cimes des montagnes, aux faîtes des arbres et aux gouttes de rosée égrenées telles un chapelet naturel. La vie des moines rayonne également d’humilité et de sérénité, rappelant que rien de grand dans le monde ne s’obtient sans effort. Prières, chants, labeur, messe (2) ou Adoration du Saint-Sacrement, seul point de Lumière chaude dans l’obscurité de la nuit, d’une ferveur extraordinaire, donnent à l’âme sa respiration.
Absence de dialogues ne signifie pas non plus que le film soit muet. Le déroulement de la journée est rythmé par le son ponctuel, régulier, doux et solennel de la cloche ; la nature bruit de toutes parts, depuis le grondement du tonnerre au bruissement des arbres, sans oublier le « flot du sourcelet », « bonheur du pré » que le cinéaste a su chercher… et trouver ! Et puis, le propos du chartreux aveugle remerciant Dieu pour l’infirmité dont il souffre, nous invite à retrouver l’humilité, la Foi, l’Espérance et la Charité, sourires du pauvre cœur humain.
Quelques citations répétées sur un fond noir (cartons pleins) que l’on aurait néanmoins souhaitées plus nombreuses et variées, ponctuent le film afin d’augmenter, telles des litanies, notre propre méditation. C’est bien là que se vérifient les propos de Mère Teresa :
« Le fruit du silence est la prière.
Le fruit de la prière est la foi.
Le fruit de la foi est l’amour.
Le fruit de l’amour est le service.
Le fruit du service est la paix ».
Enfin, ne croyez pas que l’ascétisme soit synonyme d’austérité. Chaque dimanche, en particulier, a lieu le repas communautaire puis la promenade « hors les murs » : joie de vivre et paix de l’âme éclatent alors au grand jour, dans la simple récréation d’une causerie champêtre, voire d’une joyeuse petite glissade sur une pente enneigée, avec les faibles moyens du bord, des raquettes en guise de skis !
Mais « rien n’est vrai que ce qu’on ne dit pas » (3), disait un écrivain… Que notre silence à présent vous suggère d’aller cum pedibus voir ce film sans plus tarder, puis de le méditer et peut-être de prier comme notre si sensible et délicate Marie Noël :
« Mon Dieu, source sans fond de la douceur humaine,
Je laisse en m’endormant couler mon cœur en Vous
Comme un vase tombé dans l’eau de la fontaine
Et que Vous remplissez de Vous-même sans nous.
En Vous demain matin je reviendrai le prendre
Plein de l’Amour qu’il faut pour la journée. O Dieu,
Il n’en tient guère, hélas ! Vous avez beau répandre
Vos flots en lui, jamais il n’en garde qu’un peu.
Mais renouvelez-moi sans fin ce peu d’eau vive,
Donnez-le moi dès l’aube, au pied du jour ardu
Et redonnez-le-moi lorsque le soir arrive,
Avant le soir, Seigneur, car je l’aurai perdu.
O Vous de qui le jour reçois le jour sans trêve,
Par qui l’herbe qui pousse est poussée en la nuit,
Qui sans cesse ajoutez à l’arbre qui s’élève
L’invisible hauteur qui dans l’air le conduit,
Donnez à mon cœur faible et de pauvres limites,
Mon cœur à si grand peine aimant et fraternel,
Dieu patient des œuvres lentes et petites,
Donnez à chaque instant mon amour éternel » (Chants de la Merci).
(1) Prix du meilleur documentaire de l’année de l’Académie européenne de cinéma.
(2) Seule réserve : on pratique la concélébration, qui pose, comme on le sait, toutes sortes de questions théologiques.
(3) Anouilh (Antigone).
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