Fra Angelico est particulièrement à l’aise avec les techniques de l’art gothique et avec les apports de la renaissance. Il conjugue les richesses du gothique aux nouveautés de la perspective ; il fait une synthèse originale qui crée une impression très particulière.
Il retient du gothique la polychromie, l’élégance de la ligne, le rythme. Mais, souvent, le fond doré est contraire à la mise en place de la perspective. On voit des images volontairement simplifiée qu’on retrouve chez Fra Angelico et pourvoyeur d’une sorte de surréalité.
A côté de cette tradition, Fra Angelico met en place la perspective. L’alliance de deux techniques opposées est au service d’une finalité : le peintre a pour visée de créer un langage qui confine à l’expression de la joie et de l’humour. Curieusement, à l’évocation des réalités les plus sordides, on ressent une impression de bonheur et de jubilation, un regard malicieux sur la réalité. Cette peinture semble inspirée. Vasari insiste sur le caractère inspiré de cette peinture, où la surréalité dérive de la réalité même. Cela crée une impression d’angélisme et de surréalité. L’horreur et la souffrance n’existent plus. L’humour, associé aux scènes les plus cruelles, dédramatise l’espace et crée une impression de sérénité : les Chrétiens sont sans inquiétude, sans crainte même dans les situations les plus dramatiques. Cette joie annonce la lumière que les élus partageront dans l’au-delà. Le peintre a parfois recours à l’humour qui est alors une volonté de dédramatiser la scène. La supériorité du sage chrétien est manifeste, il peut affronter n’importe quelle situation, se rapprochant ainsi de Dieu, avant de connaître la joie éternelle.
On s’attachera particulièrement à la représentation des scènes de martyres où le peintre s’est plu à créer une distanciation par rapport à la situation dramatique vécue. L’indifférence du martyr à sa propre tragédie est annonciatrice de la joie définitive qu’il connaîtra dans l’au-delà. Le Martyre des saints Côme et Damien est suggestif. La scène figurant dans l’église consacrée à saint Marc illustre le martyre des saints patrons des Médicis. L’exaltation des valeurs dominicaines s’affichent dans cette œuvre, qui associe politique et religion. Fra Angelico représente un instant figé, le moment où le soldat brandit l’épée sur le cou de l’un des plus jeunes frères. Comme il est courant chez Fra Angelico on relève chez le peintre une forme de « fixité obtenue par Le cadet attend son tour. Les spectateurs éprouvent de la compassion. Il existe donc une opposition entre les martyrs apparemment insensibles et les spectateurs en proie à l’angoisse du spectacle. Par ailleurs le traitement du paysage et notamment des cyprès donne une touche irréel à l’ensemble la scène qui est marquée d’une touche d’humour. Comme l’affirme Nicolas Sainte Fare Garnot[1] : « On serait tenté de dire, devant ces arbustes, qu’ils sont mal observés ou naïfs, mais tout est voulu ». Selon nous il ne s’agit pas seulement d’une commodité pratique, dégager la perspective, mais de la volonté de s’écarter de l’illusion réaliste et de se distancier de la scène.
Au premier plan, les trois plus vieux ont déjà été frappés. On relèvera la souplesse des lignes, richesse des coloris et une subtile gestuelle, qui rendent presque doux un épisode d’une grande violence. Une forme de fixité est obtenue par le traitement vertical et parallèle des plis des vêtements. Tous les personnages sont immobiles. En arrière plan sont représentées Florence et la Toscane très loin de l’Asie Mineure où furent exécutés les deux martyrs. Damiens et Côme ne sont pas identifiables ; ils ont quitté leur habit de médecin.
Le même détachement, la même indifférence irradient le tableau représentant Etienne conduit au supplice. Sans avoir recours à l’humour, le peintre a su suggérer, par le regard de saint Etienne, que le saint est étranger au monde qu’il quitte. On peut aussi commenter La crucifixion, composée en 1442. La composition est dépouillée et synthétique. Le Corps du Christ est diaphane, dépourvu de toute marque de souffrance. On a une représentation idéalisée du corps du Christ : douceur et bonté émanent de la figure du Christ.
La figure de saint Dominique présente un accent naturaliste. On ressent douleur et émotion devant cette représentation. Dans les stigmates de saint François et le martyre de saint Pierre, Fra Angelico fait cohabiter deux scènes différentes : l’une représente saint François recevant les stigmates et de l’autre le Christ les dispensant. Ce que naïvement les lignes imaginées par le peintre. Le paysage rocheux est simplifié et la représentation de frère Léon donne une touche humoristique à la toile. La préciosité des essences végétales donnent un caractère naïf à la scène qui accentue cette tonalité. Les couleurs et notamment les rouges sont utilisés avec beaucoup de subtilité. En réalité, on a ici une réflexion théologique : comme le fait remarquer Mariangela Giusto « chaque détail de la composition des Stigamtes renvoie à une vision mystique à travers des références précises, sur le fondement des sources franciscaines »[2]. Outre que l’ordre des dominicains vénéraient particulièrement le saint représenté, le sacrifice des martyrs reçoit tout son sens par le sacrifice du Christ. ; le mouvement des corps permet de créer une distanciation qui atténue l’aspect dramatique de la scène.
L’humour n’est pas associé aux seules toiles tragiques, ainsi La Thébaïde est composée de formes volontairement simplifiées. Là encore, on a une visée théologique : il s’agit de figurer le désir de réforme. La vie des ermites restitue la simplicité originale, une naïveté primordiale. Il s’agit d’un monde d’où l’aspect tragique est effacé, où les hommes peuvent atteindre un certain angélisme. Le mouvement et l’activité contrastent avec les scènes tragiques.
Si les hommes représentés atteignent une certaine forme de joie qui les rapproche du ciel, les personnages divins ou la vierge sont proches de l’humanité. Ils partagent cette impression surréalité et de joie infinie. Sur le triptyque Cortona, une grande douceur émane de la Vierge, de l’enfant, du recueillement des saints. La troisième dimension exalte la vierge : peinte sur fond d’architecture, c’est l’extrême délicatesse des sentiments qui frappe le spectateur. La Vierge à l’enfant est environnée de douze anges, qui forment une ronde colorée, rendue avec une savante perspective.
On observe que pour Fra Angelico la peinture poursuit une finalité Certains le considèrent comme un luxe superflu, qui détourne des réalités essentielles, d’autres, comme les Dominicains, y voient un moyen d’édification. Il ne s’agit pas de flatter les sens mais d’instruire : l’œuvre est un outil d’enseignement, un moyen de favoriser la contemplation. Contrairement à Bernard de Clervaux, Fra Angelico considère que les images saintes participent au sacré. Les peintures de fra Angelico sont des méditations, qui contribuent à la transformation intérieure. L’art ne détourne pas les hommes de leur mission fondamentale qui est de se rapprocher des vérités els plus hautes. On sait que débat a été courant au sein du christianisme pendant des millénaire et qu’il est encore présent dans le catholicisme moderne, qui a tendu à réduire la place de l’art dans la liturgie ou à recourir à un art plus abstrait, plus « intellectualisé » dépouillé de l’appréhension des sens.
Michel Mazoyer
[1] Nicolas Sainte Fare Garnot « Dans la lumière de Fra Angelico, Propos recueillis par Isabelle Schmitz », Fra Angelico. Et la lumière fut. Le Figaro hors série, septembre 2011.
[2] Mariangela Giusto, « Saint Fançois recevant les stigmates », in Giovanna Damiani et Nicolas Sainte Fare Garnot, Fra Angelico et les maîtres de la lumière, Bruxelles, 2011, p. 107


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