Communication de Michel Mazoyer, Louvain la Neuve, vendredi 2 décembre 2011
On relèvera d’emblée l’ambiguïté des orientations modernes sur ce thème. La différenciation sexuelle est aujourd’hui contestée. Elle n’existerait pas d’un point de vue génétique mais il s’agirait d’un fait de société. Cette hypothèse est devenue le discours quasi officiel et envahit désormais les manuels scolaires. Pourtant cette conception est fortement remise en cause : les études récentes sur les espèces animales tendent à prouver qu’une part importante de la différenciation sexuelle est génétique, même si l’environnement et la socialisation constituent d’autres facteurs importants dans la sexualité animale. Inversement, du point de vue de la langue, le genre grammatical est sexué et des décisions récentes ont même conforté cette distinction entre masculin et féminin. Les noms des métiers sont aujourd’hui sexués. Un professeur/une professeure. Deux indications sont alors fournies par le substantif : fonction et sexe. Mais tous les noms ne sont pas soumis à cette « évolution » de la langue : le terme sentinelle, qui désigne une fonction exercée le plus souvent par des hommes, est féminin. Parfois, cette tendance à vouloir féminiser toutes les fonctions peut laisser songeur : ainsi, le terme recteur (d’académie) a-t-il été féminisé en rectrice sans que l’on ait pris garde au fait que ce terme avait déjà une acception bien établie en français : la rectrice est la plume de la queue d’un oiseau, qui lui permet de s’orienter en vol !
Nous voilà donc face à une contradiction : alors que le sexe génétique tend aujourd’hui à être aboli dans bioéthique, il est associé au genre grammatical. Qu’en est-il dans les textes anciens ?
En grec et en latin
En latin et en grec, nous connaissons trois genres : masculin, féminin et neutre. Le genre grammatical peut dépendre du sexe de celui qui exerce une fonction. Ainsi nauta, qui désigne un métier exercé par un homme, suit le modèle d’une déclinaison de féminin. Ainsi le sexe de celui qui exerce ce métier a une répercussion sur le genre grammatical. Mais, le plus souvent, c’est arbitraire. Meillet écrivait que les genres masculin et féminin étaient affaire de conception et non affaire de grammaire. Mais, de fait, le plus souvent, il s’agit de catégories grammaticales, comme en français. Si on tente d’associer le genre grammatical avec le caractère sexué, on en arrive à des hypothèses étonnantes. Ainsi, les noms d’arbres seraient féminins en latin parce que, selon une vielle théorie, les arbres seraient associés à la fécondité. De même, le terme odos et atrapos en grec seraient féminins parce que les pas du promeneur imposent leur empreinte dans le sol. Pourtant odos et atropos, formellement identiques à logos, n’ont rien par eux-mêmes qui implique le féminin. Les animaux sauvages qui représentent des adversaires à vaincre comme le loup sont masculins. En revanche les animaux sans bravoure et qui ont recours à la ruse et à la fuite comme alopeks sont féminin. Bien sûr, cette thèse est aujourd’hui abandonnée ; le plus souvent, en latin comme en grec ou comme en français, le genre masculin et le genre féminin sont de pures catégories grammaticales. On relève aussi que certaines catégories de mots sont insensibles à la différenciation du genre, notamment dans les adjectifs qui pourtant ont fortement contribué à fixer et à maintenir le genre. athanatos thea (voir Humbert, 000).
La situation en hittite.
La grammaire ne connaît que deux genres animé, inanimé. Le féminin ne constitue donc pas un genre grammatical. Deux hypothèses peuvent alors être avancées : soit le féminin a disparu, soit il n’a jamais existé. En indo-européen, le féminin résulte d’une création tardive, avec l’emploi de suffixes *eh2 et *ih2. En hittite l’expression du féminin purement lexicale, avec le développement de morphèmes de féminin : il existe un suffixe -šara- utilisé pour indiquer les féminins motivés. Le substantif hittite -tara ou –sara, išha- désigne «le maître », išha-ššara- «la maîtresse ; on observe la même situation avec suppi—sarra- « une prêtresse », hassussura « reine » Ce suffixe –šara est soit indo-européen soit emprunté aux langues sémitiques. Mais ce même suffixe n’est pas spécifiquement féminin. Il forme des adjectifs sakuwassara « sincère » ; noms d’agent westara « pasteur » (wessiya « faire paître ») ; LÚ.ekuttara « échanson » (eku) ; le suffixe ne sert pas à former d’une façon spécifique des noms féminins.
Si le genre grammatical féminin n’est pas spécifiquement marqué, qu’en est-il du mariage et de la sexualité ?
La sexualité dans le monde hittite
Des divinités seules
A une époque ancienne, il semble que les principales divinités n’aient pas été associées à une parèdre. Dans le Mythe d’Illuyanka, d’époque vieux-hittite, le dieu de l’Orage du ciel, le souverain du panthéon, et Inara, la déesse du monde sauvage, ne sont pas associés à une parèdre. Le couple matrimonial sexué, en tant que tel, n’aurait donc pas existé pour les dieux, à ce moment-là. Mais, dans le même texte, on observe que, dans des cas exceptionnels, les dieux entretiennent des relations sexuées. Dans ce cas toutefois, ils s’unissent à des mortels. Dans le Mythe d’Illuyanka, le dieu de l’Orage qui souhaite avoir un enfant s’unit avec la fille d’un mortel. De son côté, la déesse Inara séduit un mortel pour s’assurer sa collaboration.
Le monde des mortels
Inversement, à cette époque, les hommes et les monstres vivent en famille et ont des enfants. Hupasiya est doté d’une femme et de plusieurs enfants. Le dragon Illuyanka est pourvu d’une famille puissante, qu’il va entraîner dans sa chute. La sexualité constituerait-elle un état inférieur, propre aux humains et aux monstres ? On sait que dans la Bible, Dieu n’est pas sexué ni Adam, l’homme primitif. On garde, semble-t-il la nostalgie d’une époque où l’homme n’est pas sexué et donc dépendant. La création d’êtres sexués va d’ailleurs entraîner la chute de l’homme. Cette image dégradée liée à la sexualité est également présente dans la Théogonie d’Hésiode, dans le mythe des races : la race d’or n’est soumise ni à la sexualité ni à la maladie, ni à la mort. La sexualité apparaît donc, en première intention, comme une faiblesse propre à l’espèce humaine, crée dans un deuxième temps.
En Inde il existe trois catégories sexuelles. On se reportera à ce sujet à la thèse de Emmanuelle Novello « Devenir presque femme. Ruptures, inclusions et souffrances chez les Hijra de Delhi (Inde du Nord) ». En voici un résumé : il existe en Inde trois genres : le genre masculin, le genre féminin et le genre « Hijra ». Les personnes que ce dernier caractérise sont nées avec un sexe masculin ou une malformation sexuelle allant du micropénis à l’hermaphrodisme, s’habillent et se parent comme des femmes, et parfois sont émasculées. Elles forment une catégorie socio-religieuse panindienne et s’organisent en communautés très structurées au moins dans toutes les grandes villes.
Le mariage des dieux
Le premier dieu hittite à se marier dans la religion hittite est Télipinu, qui épouse la fille de l’Océan. Mais on n’a aucune précision sur la famille ainsi constituée. Il semble que le couple ainsi créé n’ait pas de descendance. Les modalités du mariage entre le dieu Télipinu et Hatépinu revêtent deux aspects : d’une part, l’enlèvement de la jeune déesse ; d’autre part, le contrat entre les parties, reposant sur le versement d’une compensation considérable. Ainsi le rapt n’est-il pas contradictoire avec le mariage. On retrouve d’ailleurs ici les modalités du mariage hittite tel qu’il est défini dans le code de lois hittite. Le mariage de Télipinu constitue la rencontre des contraires - Télipinu dieu du ciel s’unit avec Hatépinu, divinité du monde souterrain – si bien qu’il s’agit d’un mariage qui a des implications politiques considérables et qui va provoquer un renforcement considérable du pouvoir du dieu de l’Orage du ciel. On relève aussi une unité entre le ciel et l’Océan.
C’est donc à une époque récente que le mariage devient la condition normale des dieux, une institution pour les divinités. La famille des dieux est bâtie, en réalité, sur le modèle de la famille royale hittite : on dote le dieu de l’Orage d’une parèdre, on le dote aussi d’enfants. La déesse solaire d’Arinna devient alors l’épouse attitrée du dieu de l’Orage ; ils ont plusieurs enfants, qui seront des dieux importants, ainsi qu’une petite-fille (Zintuhi). Toutefois, seule la famille du dieu de l’Orage du ciel présente dorénavant plusieurs générations. On exprime ainsi la pérennité de la dynastie du dieu souverain. A une époque ancienne on avait imaginé le dieu de l’Orage comme un dieu jeune et on l’avait doté d’un père et d’un grand-père. Mais lui-même n’était pas associé à une parèdre (Le Mythe du dieu de l’Orage).
E. Laroche qui a analysé la structure du couple souverain formé du dieu de l’Orage et de la déesse solaire d’Arinna souligne que cette famille est de type patriarcal. La puissance de la déesse solaire d’Arina ne serait due qu’au fait qu’elle est la parèdre du dieu de l’Orage, la mère de ses enfants. Cette vision apparaît aujourd’hui trop restrictive. La déesse, en effet, est dotée de nombreux attributs qui ne découlent pas de sa fondation de parèdre du dieu de l’Orage. Beaucoup d’emprunts sont effectués au dieu Soleil du ciel et à Télipinu. Ainsi la déesse devient, à l’instar de Télipinu, une divinité agraire dispensatrice de la fécondité et une divinité maîtresse de l’arme victorieuse qu’elle remet au roi hittite. Par ailleurs, la grande déesse solaire d’Arinna, tardivement devenue la parèdre du dieu de l’Orage, est dotée d’une barbe et du pouvoir royal ; elle possède aussi différentes fonctions appartenant à des divinités mâles, signe que l’on oublie qu’elle est la parèdre du dieu de l’Orage, la mère de ses enfants et de ses petits-enfants. Parmi ses signes distinctifs, la virilité devient un élément important (elle porte la barbe, symbole du pouvoir politique) et n’est plus la mère des enfants du dieu de l’Orage, ni une grand-mère.
Dans un autre texte, la divinité peut s’unir avec un animal sexué et donner naissance à un monstre. Cette thématique deviendra très importante dans la mythologie grecque et latine, nous pensons en particulier au mythe de Minos. Nous avons étudié, précédemment, la mise en place progressive de la famille du dieu souverain. Nous allons évoquer à présent les hésitations qui caractérisent le sexe de certaines divinités.
Les dieux qui changent de sexe.
Lewani, la divinité du monde souterrain, est anciennement de genre masculin mais devient, à l’époque de Hattusili III, une divinité féminine. Le développement du rôle de la déesse solaire d’Arinna, une divinité liée au monde souterrain, semble avoir entraîné un changement de sexe de Lelwani. Ainsi, on voit que les conceptions anciennes, qui ont peut-être dicté le choix du sexe, ont pu s’évanouir et disparaître des esprits. Un dieu qui était initialement de sexe masculin est senti plus tard comme féminin. La divinité entre alors dans une autre conception, car le sexe est un élément secondaire qui ne relève pas de l’essence même des dieux : c’est l’aspect fonctionnel qui est beaucoup plus important dans la constitution de la personnalité de dieu. Ainsi le dieu Télipinu, qui est une divinité mâle, est associé à la fécondité parce qu’il est le dieu des techniques agricoles et parce qu’il est un dieu céleste, qui exerce la maîtrise des eaux célestes. On retrouve ici une vieille distinction qu’on trouve à Kanes. Le monde céleste est masculin et fécondant et le monde terrestre et souterrain est féminin (fécondée).
Par ailleurs les dieux hittites présentent des traits qui soulignent bien leur unicité d’origine. La déesse solaire d’Arinna, qui est une source, donc une divinité féminine, est dotée d’une barbe et on l’appelle mon Seigneur. De la même façon, dans la Bible, Adam n’est pas sexué avant la naissance d’Eve. Avec la création de la femme, sa sexualisation est secondaire. On passe de l’unicité à la dualité, selon un cheminement identique à celui des dieux hittites ; les dieux, malgré des sexes différents, peuvent présenter des analogies frappantes dans leur fonction. De façon analogue, le roi hittite est présenté comme le père et la mère de ses sujets mais à l’inverse de ce que l’on observe pour les dieux, la diversification des fonctions caractérise les humains et une diversification des rôles s’observe dans les textes. Le couple royal a pour fonction d’assurer la pérennité du royaume grâce à la procréation bénie par les dieux. Toutefois, le pouvoir politique relève, d’un point de vue fonctionnel, du roi seulement, même si de nombreux éléments permettent d’affirmer que rôle de la reine, dans le domaine politique, était important et que le roi et la reine formaient une complémentarité et avaient une relation d’interdépendance qui garantissait de la descendance et de l’avenir du royaume.
Conclusion
Les dieux évoluent primitivement en dehors du mariage. La sexualité, en qui les concerne, est souvent hésitante. Inversement les humains sont sexués. Il semble que le mariage divin se soit inspiré du mariage humain. Si l’unicité caractérise les dieux, c’est la diversité qui définit les humains. La sexualité chez les dieux hittites pourrait être secondaire, mais jamais cette sexualisation n’a été déterminante et un élément suffisamment fort pour exclure des caractéristiques essentielles.


Commentaires