L’ouvrage de Mme Hélène Pignot dont le titre est Christians under the Ottoman Turks (French and English Travellers in Greece and Anatolia 1615-1694) a été édité aux Etats-Unis par Gorgias Press en 2009.
Remarquable pour ses idées, cet ouvrage avec la clarté de son style et la qualité de l’impression constituent un plaisir pour les yeux. Mme Hélène Pignot est bien connue pour ses recherches dans ce domaine à Paris I.
Les Chrétiens sous l’Empire turc ottoman, comprend trois cent huit pages. Il s’appuie sur les témoignages des voyageurs anglais et français en Anatolie de 1615 à 1694. Les nombreux récits de voyages de cette époque ont conduit l’auteur à choisir ceux d’entre eux qui nous donnent les détails les plus intéressants en répartissant les récits des voyageurs français et anglais en deux chapitres distincts.
Ce découpage permet de faire des comparaisons et facilite la lecture .Il faut noter que le récit de chaque voyageur, avec des détails biographiques sur chacun d’eux, est extrêmement bien présenté. Ainsi nous avons le plaisir de découvrir ces précieux manuscrits que l’auteur a déchiffrés pour nous.
L’introduction nous rappelle l’importance de cet empire qui comprenait trente six pays différents. Les nombreux voyages effectués à l’époque n’étaient pas sans danger mais le désir des anglais au XVIIème siècle de toujours mieux connaître la Grèce antique était très vif et, comme nous le fait si bien remarquer l’auteur, ce n’est pas seulement à partir de Byron que ce désir est né.
Les monarques de cette période Jacques I, Louis XIII et Louis XIV ont négocié des traités avec la Sublime Porte pour desserrer l’étau qui pesait lourdement sur les chrétiens de l’Empire ottoman. En effet la diplomatie très active de Louis XIV permettait par exemple, aux Franciscains de rester sur les lieux saints à Jérusalem pour garder le tombeau du Christ. Beaucoup d’autres exemples nous sont donnés. Nous les découvrons avec intérêt au cours de notre lecture.
Ces traités étaient loin de permettre aux chrétiens d’avoir la tranquillité souhaitée car l’impôt discriminatoire pesait sur eux, même si le Sultan se disait le protecteur de toutes les communautés. Pourtant d’une manière paradoxale le degré de tolérance qui existait sous cet empire était apparemment plus grand que celui qui existait entre Protestants et Catholiques à la même époque, en Angleterre.
Nous comprenons que les chrétiens étaient sous tension permanente par le harcèlement continuel dont ils étaient les victimes car leurs enfants pouvaient leur être enlevés à un jeune âge, s’ils ne pouvaient pas payer l’impôt. Les turcs s’obstinaient encore plus à les arracher à leurs parents quand ces enfants (garçons ou filles) étaient physiquement beaux.
Dans un des récits on nous relate la triste et sublime histoire d’un jeune chrétien âgé de douze ans, que ses parents avaient caché, pour ne pas le voir arraché de leurs mains par les turcs. Ces derniers se montrèrent tellement cruels que l’enfant ne pouvant plus supporter le martyre de ses parents décida de se livrer à eux, en affirmant qu’il n’accepterait pas de changer de religion (comme le prévoyait la loi). Il fut violemment assassiné. Mme Hélène Pignot nous donne des détails très précis sur ce que devenaient ces filles et ces garçons enlevés à leurs parents.
D’autres récits nous apportent des informations très intéressantes sur la vie cultuelle de,s orthodoxes. Le point de vue et la réaction de ces différents voyageurs à propos des mêmes thèmes permet d’atteindre une objectivité très précieuse sur les coutumes des grecs à cette époque et sur les reproches que latins et orthodoxes se faisaient.
Les divergences concernant l’eucharistie et le filioque sont récurrents dans ces récits. Les détails très riches sur les habitants des îles grecques les plus connues sont passionnants. D’autre part, nous faisons la connaissance d’un archevêque , celui de Samos, venu en Angleterre à cette époque dans le but de mieux faire connaître le monde orthodoxe et ses règles monastiques, avec le projet d’y faire construire une église. Il nous donne les textes de la liturgie utilisés au Mont Athos.
Les méthodes utilisées pour faire disparaître les Chrétiens étaient pire que celles utilisées par les Romains dans l’antiquité. Les églises étaient remplacées par des mosquées ; les Chrétiens étaient maintenus dans la misère matérielle et spirituelle pour leur faire oublier leurs racines, au point que chez certains d’entre eux, la mémoire de la foi s’était effacée, ce qui les rendait plus vulnérables et, plus faciles à convertir à l’Islam. L’obligation pour le Patriarcat de verser dix mille ducats pour maintenir le Mont Athos dont l’impôt n’avait jamais cessé de s’accroître, avait considérablement affaibli l’Eglise Orthodoxe.
D’après le témoignage de Thomas Smith, voyageur anglais, les prêtres et religieux avaient perdu l’ habitude de faire de la théologie en raison du contexte peu favorable qui les avait affaiblis. Cependant le respect de la hiérarchie et des traditions liturgiques inscrites au plus profond de leur personnalité les aidaient largement à garder la mémoire de leur identité. Thomas Smith s’attristait de voir dans quelle misère se trouvaient l’Eglise orthodoxe et tous les Chrétiens de cet Empire. Il pensait que venir à leur secours était une obligation.
C’est un ouvrage de référence indispensable pour les lecteurs qui aiment voyager dans l’histoire avec des points de repères précis.
Christian Bac