Article paru dans la revue
Action Française 2000 n° 2827
«La merde est un problème théologique plus ardu que le mal» - Milan Kundera
Roméo Castellucci est Italien, comme son nom peut l’indiquer. Il a une parfaite connaissance du christianisme, comme le comprennent ceux qui collectionnent ses déclarations.
Et il vient de monter une pièce au nom surprenant : Sur le concept de visage du Fils de Dieu. Intello ? sans doute mais alors sans la plus élémentaire finesse…
C’est qu’il aime les matières fécales, Roméo Castellucci, sa pièce en déborde. Il aime l’odeur de la merde, Roméo Castellucci, le Théâtre de la Ville, après chaque représentation de sa pièce, pue la merde synthétique. On peut dire aussi qu’il aime mettre la merde. A Avignon sa pièce s’était terminée en pugilat. A Paris, ce sont des manifestations quotidiennes qui ponctuent les représentations, au point que l’auteur a été obligé d’expurger en cours de représentation sa propre pièce pour tenter de lui donner un sens acceptable. Et ce sont les jeunes d’Action Française qui ont donné le branle à ces protestations de cathos-indignés, trouvant d’ailleurs en face d’eux la réaction extrêmement violente de policiers qui avaient manifestement oublié le sens du mot «dérapage».
Comment expliquer la présence, parmi les contre-manifestants, de l’Action Française, mouvement résolument laïc depuis toujours, comme j’ai essayé de le montrer dans le récent Cahier de l’Herne Maurras?
Je crois que le slogan qu’ils avaient choisi est très explicatif de leur engagement : « La culture c’est sacré, on ne laissera rien passer ». Que l’on soit chrétien ou non, il faut bien reconnaître que le christianisme fait partie de notre culture, qu’il constitue pour nous une matrice. On ne s’en prend pas à sa matrice sans une sorte d’instinct suicidaire, celui qui flotte dans l’atmosphère nihiliste dans laquelle nous vivons. En expliquant qu’ils défendent le sacré et un sacré « culturel » qui dépasse même la dimension religieuse, il me semble, n’en déplaise à Jean Birnbaum qui se pose la question à la une du Monde, que les jeunes d’Action Française sont parfaitement dans leur rôle – fidèles en cela aussi à la pensée du Maître de Martigues. Et ce n’est pas la christophobie du jeune Maurras, alléguée par Birnabaum, qui change quoi que ce soit au problème. Maurras a un rapport personnel complexe avec la foi de son enfance. Il a été un blasphémateur compulsif. Plusieurs fois sa colère a débordé contre « le Galiléen » et « les quatre juifs obscurs ». Mais il a promis à sa mère de réciter chaque jour un Je vous salue Marie et, autant que l’on puisse en juger de l’extérieur, il s’est exercé à tenir cette promesse. Et, dans sa Poésie, il exprime sa quête religieuse, toujours recommencée. Bref c’est un drame personnel. Rien à voir avec la haine que voue Castellucci au visage du Christ, disparaissant sous les étrons ou se confondant avec eux, alors que des enfants (des enfants !) jetaient contre cette image de fausses grenades.
Païen ou chrétien selon le point d’où on le regarde, Maurras a un sens du sacré extraordinairement profond. Relisez Corps glorieux pour vous en convaincre ! Pius Maurras ! disait Jean Madiran. Il a le sens de la piété. Sa prose déborde naturellement en un lyrisme expansif et tout méridional devant ce qui est beau, ce qui est noble, ce qui est grand. Et s’il déteste le romantisme, c’est avant tout justement dans la mesure où les romantiques, cédant à une sorte de délire que Maurras nomme antiphysique, opposent et substituent à la sainteté et à la beauté du monde leurs très, leurs trop considérables états d’âme personnels. La quintessence du romantisme, vu par Maurras, n’est-elle pas… Castellucci, artiste contemporain, opérant fièrement la confusion de la Beauté et de la merde en une même bouillie mentale ?
Mais, au-delà du mal, au-delà des blasphèmes passionnels, toujours personnels, toujours subjectifs et dont le sens peut être effectivement transformé et converti par la Croix, il reste, objectivement, le sacrilège, cette colossale indifférence au Sacré, qui consiste à confondre les plus nobles réalisations de l’humanité avec le niveau de la merde… Ce sacrilège-là, ce sacrilège objectif et gratuit, ce confusionnisme volontaire a quelque chose du péché contre l’Esprit saint, celui qui ne sera jamais pardonné.
Milan Kundera est tout sauf un chrétien de première ligne. Dans cette perspective, très maurrassienne et remarquablement anti-castelluccienne, il avait laissé éclater sa colère contre le monde comme il ne va pas, en disant : le problème ce n’est pas le mal, le problème c’est la merde.